Le harakiri de Smirking Revenge: pourquoi j’ai arrêté la musique

Pourquoi j’ai abandonné la musique, après plus de dix ans de travail acharné? Le 2 décembre 2017, j’ai donné mon dernier spectacle ever. En tous cas, en tant de guitariste dans un groupe metal… Beaucoup de gens m’ont posé la question, alors j’ai voulu élaborer ma réponse. Avertissement: ce qui suit est long. Accrochez-vous!

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Petite pousse de verdure devenue oasis grimpant

Écrire ce texte me fait un peu mal. C’est délicat, assez révélateur et très étrange. C’est difficile de m’ouvrir sur le sujet. Je ne sais pas par où commencer. Mais je me lance.

Allons-y avec le début. Comparons nos passions à des plantes. Celle de l’écriture a grandi en moi, de plus en plus fort, et malgré moi, elle voulait prendre toute la place. Cette petite pousse de verdure que je cachais depuis des années — depuis toute ma vie, même — s’est peu à peu transformée en un énorme oasis grimpant, qui voulait s’étendre dans toutes les sphères de ma vie. Je sentais alors flétrir ma passion pour jouer de la guitare, presque proportionnellement à l’expansion de l’autre.

Novembre 2015, en spectacle à Sherbrooke

Donc. Je n’ai pas eu le choix d’écouter cette passion foudroyante qui voulait se couler sur toutes les parois de ma vie. L’écriture m’a trouvée; je ne suis qu’un véhicule pour la transmettre. Un bambou creux, où tombent des mots entendus d’ailleurs. Constamment branchée à un océan infini de mots qui vibrent, à des phrases qui résonnent dans ma tête, sans que j’aille le choix. C’est ma vocation, ma raison d’être sur Terre. Tout cela doit sortir de moi, que je le veuille ou non…

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Fendre les flots a priori immuables

Mais, quand même… Pourquoi j’ai mis de côté toute cette partie de ma vie? Quel était donc cet instinct si fort, cet élan si passionné, qui m’a incitée à tout sacrifier, au nom de ma soi-disant sacro-sainte plume? Cette quasi-illumination fut un processus très souffrant, comme si l’univers m’avait « revomie » très violemment, comme si j’avais été remise au monde. Un accouchement soudain et pénible, mais gratifiant et où je me sentais très accomplie. Et aussi, le plus important: tout s’est aligné à ce moment précis, pour que cette renaissance impromptue fonctionne.

Des mains invisibles (que j’apprends encore à contrôler) m’ont propulsée en avant. Elles m’ont poussée tellement fort que je me suis retrouvée à des endroits surprenants. Par exemple, je ne savais même pas qu’il était possible de troquer ma plume contre des expériences — et éventuellement une rémunération — et qu’il existait des subventions, et qu’il y a réellement de la demande, etc. Qu’en travaillant mon leadership et mes habiletés, je réussirais.

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C’était une intuition si forte, qui s’est totalement confirmée par la suite. La seconde où j’ai pris cette décision, mon esprit et mon instinct ont su comment fendre les flots a priori immuables.

Exemple. Un métro bondé, où une mère s’active à promener son enfant. Le chemin s’ouvre devant elle presque par magie, dans une foule compacte qu’on croirait totalement immobile de prime abord. Cette force étrange écarte les flots conventionnels, ouvre des portes là où on pensait qu’il n’y avait que des murs. Claire et précise, elle fend la foule, au-dessus de la mêlée. Finies, les incertitudes et les tergiversations: les gens veulent laisser passer cette mère et son enfant — l’univers s’active pour répondre à leurs voeux, dans l’harmonie. Mais bref, retournons à nos moutons.

Qui suis-je, alors?

En même temps que (re)naissait mon identité d’écrivaine dans un fracas épouvantable et magnifique, l’identité que je m’étais construite pendant des années était carrément en train de prendre le bord. Mon attachement à celle-ci m’empêchait de voir plus loin… J’étais triste sans comprendre pourquoi, et vraiment moins motivée, soudainement. Vous savez ce que c’est si vous faites partie d’un groupe de musique. Faire des heures de voiture pour aller jouer dans des bars miteux, devant une vingtaine de personnes. Aller partager notre musique, sans savoir si on allait avoir une quelconque paye.

Premier show du groupe, en 2014

Par contre, oui, on a eu du fun! Dieu qu’on en a eu. Aller jouer sur plein de scènes différentes au Québec, tripper avec des amis, rencontrer des nouvelles personnes et découvrir plein de bands québécois et internationaux… Faire connaître nos tounes, petit à petit, personne par personne, était aussi un processus très plaisant. Porte-à-porte, de ville en ville, âmes nomades et avides d’expériences… Tous ces spectacles ainsi que la logistique autour d’eux ont réellement fait surgir mon côté aventurière, affiné mon goût de la découverte, ainsi que mon sens pratique, en plus de me faire sortir complètement de ma zone de confort.

Photoshoot 2015

À quel moment cesse-t-on d’être un groupe local?

Mais quelques ombres ont apparu au tableau peu à peu. Même si on te paye en door deals douteux, et aussi souvent en bière (alors que tu ne bois pas), tu tiens bon. Tu te dis qu’un jour, ça va débloquer. Mais ça prend combien de temps, avant qu’un groupe devienne « connu »? Et qu’est-ce que ça veut dire, au juste? À quel moment cesse-t-on d’être « de la relève », d’être « local »? Ça prend combien de shows « poches » devant un public indifférent? Après combien d’années on peut se considérer comme établi? Tant de questions, auxquelles seule l’expérience permet de répondre.

Lors de notre lancement d’album en mars 2017, avec Louis-Paul Gauvreau (participant à La Voix)!

Le suicide de Smirking Revenge, ou le vacillement du feu intérieur

Rectification: la mort du groupe n’est pas due à des problèmes internes. Tout était en harmonie, même après le départ de notre chanteuse, Marie-Claude. Notre dernier show s’est très bien passé; les gens ne comprenaient pas pourquoi on a voulu se « suicider ».

En avril 2017, lors du Crush Your Fest à Granby

D’ailleurs, on a jamais vendu autant de merch qu’à ce show-là. Groupes de musique, soyez avertis: quand vous mourrez, vous entrez automatiquement dans une sorte de « gloire posthume » éphémère. Tout le monde vous aimera automatiquement, s’arrachera votre album, et même, des gens qui se foutaient royalement de vous trouveront soudainement un moyen de s’intéresser à vous, et d’écouter votre musique. Pourquoi est-ce que lorsque quelque chose ou quelqu’un meurt, il est quasi spontanément louangé? Le fait d’entrer dans le vaste panthéon du passé semble faire naître un brin de nostalgie — alors que deux jours avant, c’était vraiment banal. Mais c’est un autre sujet, je divague…

Halloween… Plus déguisées qu’à l’habitude!

Dernier point: ce n’est pas parce qu’être dans un groupe était trop coûteux. Si ce n’était que de ça, j’aurais abandonné dès le départ d’Aenygmist, en 2007! L’argent compte peu lorsqu’on est passionné, et ça ne nous dérangeait pas de dépenser beaucoup (achat de gear, studio, artwork, duplication d’albums, etc)… pour finir par jouer à Saint-Hyacinthe un mardi. J’exagère à peine. C’est à la fois révoltant, absurde et drôle. On ne ressentait pas le besoin de remplir le Centre Bell, mais l’investissement en termes d’argent/d’énergie/de temps a fini par m’essouffler. En plus de tout cela, je travaillais de nuit et à temps plein à l’époque… Ouf.

Bref, l’accumulation de ces choses a fait vaciller mon intérieur.

Décembre 2016, avant un show… On avait instauré une petite tradition: prendre une photo dans les toilettes des filles avant de jouer!

Un secret (trop) bien gardé

Pendant des années, j’ai fignolé mon don secrètement — je laissais l’humanité m’ignorer tranquillement. Je réalise maintenant que j’avais tout ce qu’il fallait, pourtant – des outils, cultivés sagement et avec amour dans mon coin. Un jardin secret que je défendais bien trop farouchement. À quelque part, deep inside, je savais que c’était le meilleur moyen que j’avais de communiquer avec les gens, mais il me manquait les clés pour ouvrir cet endroit. La confiance en soi, c’est comme une paire de lunettes — ça permet de voir clair, de savoir où on s’en va. Mais où pouvais-je les trouver, alors que justement, je n’y voyais rien sans elles? Alors, je me renfermais de plus en plus, en tombant dans quelques excès d’alcool ou de drogue au secondaire (mais qui n’a pas passé par là?)…

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La chance d’avoir retrouvé mon essence intacte

Durant des années, j’ai ressenti un manque viscéral dont j’ignorais la provenance. C’était celui de l’écriture. Le goût du sang noir. De l’encre qui se répand sur une feuille. J’ai laissé sécher mon essence vitale pendant des ans, croyant qu’elle était pourrie et inutile. Pensant sérieusement que personne ne lirait jamais ces mots écrits dans le silence… J’ai laissé ma source intérieure s’épuiser petit à petit, au fil des années. Par contre, lorsque j’ai été prête, lors de ma parenthèse professionnelle en 2017, je l’ai soudainement appelée au secours. Je l’ai retrouvée intacte et je suis très chanceuse, car elle aurait pu être vraiment abîmée. Laisser un feu vital s’empoussiérer crée des maladies et un grand vide.

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La Construction d’une identité…

Avec le recul, j’ai compris que j’ai fait beaucoup de choix selon une sorte de mécanisme de défense. Je devais être autre chose que la nerd, alors au fil des ans, je me suis peut-être construit une sorte de façade pour éviter d’avoir à être moi-même… Dans l’intimidation que je vivais quand j’étais jeune, j’étais laissée à moi-même. L’écriture était — et est encore — mon plus grand refuge. Quand j’ai laissé tomber cela, j’ai eu plusieurs épisodes d’automutilation (ça aussi, c’est un autre sujet). J’ai honte, mais maintenant je comprends.

Lors d’une entrevue à CISM en 2015!

Mon plan B est devenu mon plan A

La profession de rédactrice/journaliste/autrice/blogueuse (oui oui!) me colle à la peau, même dans ses clichés les plus usés. Je réalise que je fitte dans le « moule de l’écrivaine timide »: une typique intellectuelle, vivant quelques anicroches cocasses au niveau de la communication verbale (se battant entre autres avec un bégaiement insistant)…

Bref, quelle expression romantique: « vivre de sa plume »! Totalement impossible à appliquer dans la vraie vie concrète, m’ont dit un nombre incalculable d’épouvantails en complets-cravates. Toutefois, bon nombre de scribes qui voltigent avec grâce m’ont démontré comment déjouer leurs vieux mécanismes de manipulation.

La création et l’aventure ne sont pas terminées! Ne soyez pas triste pour moi, car je suis en paix. Si vous avez lu jusqu’ici, je vous remercie sincèrement. J’aurais presque pu écrire un livre avec cette histoire… Cela me donne une idée…

(Crédits photos de Yoga/Guitare: Tania Sharkey, 2017)

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2 Comments

  1. J’etais vraiment curieux de savoir pourquoi tu avais abandonné la musique. Aucun musicien qui s’est donné à fond aussi longtemps que toi abandonne sans avoir un sacré de bonne raison. Après avoir lu ton blogue, je comprends mieux et je te remercie d’avoir écrit ça.

    Je me reconnais à 100 milles a l’heure quand tu écris que jouer dans un groupe et mettre de coté l’écriture t’a permis d’être autre chose que la “nerd” locale. Pour moi, c’était la programmation infographique au lieu de l’écriture. J’ai commencé à 14 ans et à 17 ans j’ai complètement arrêté pour ne plus avoir cette identité cartoon du gars à lunettes le nez collé aux livres et à son écran d’ordinateur.

    Comme toi, j’ai finalement réalisé qu’écrire des programmes et être entrepreneur (indépendance!), c’était ce que je voulais vraiment. Cette constatation m’a permis de me donner à fond en étant 100% moi-même. J’écris encore des chansons et compte réaliser des albums, mais c’est vraiment pour le plaisir.

    Le produit sur lequel je travaille est en fait une excuse pour moi de réunir ma passion pour la programmation infographique et la musique. Je ne sais pas si ça va marcher financièrement, mais écrire et utiliser ma propre application me satisfont considérablement.

    Donc, merci pour ce blogue genial et sache que je suis maintenant un de tes fans, chère soeur vegane. 😁🌱

    1. Salut!
      Premièrement merci à toi d’avoir lu cet article! 🙂 Ça fait chaud au coeur de réaliser que je n’étais peut-être pas la seule dans cette situation un peu singulière… Quitter mon groupe a été vraiment difficile, mais comme tu dis, quand on commence à comprendre profondément qui on est, le reste suit.

      Je crois que le fait de réunir tes deux passions va t’apporter beaucoup de succès! Pour moi, musique et écriture sont indissociables; ils font tous les deux partie intégrante de mon processus créatif, même si je ne joue plus de guitare. J’écoute encore des tonnes de musique… Ça fait partie du «gaz» que je mets dans mon «auto» pour écrire ;).

      C’est dommage pareil qu’on se soit senti aussi stigmatisés par de telles étiquettes. Pourtant, on a plusieurs «preuves» que les nerds (ou peu importe comment on les appelle, les geeks, les intellos, etc… ) sont bien souvent des modèles de réussite inspirants. Alors, qu’est-ce qui nous a poussés à vouloir «être» autre chose? La partie nerd en nous ne meurt jamais; ces lunettes sont incroyablement tenaces… Une chance! Sinon on serait passés à côté de quelque chose, genre, notre vie. 😉

      Je suis contente de voir que tu écris encore de la musique! Moi, je n’ai plus cette patience, du moins, pas pour le moment. Mais j’ai commencé à faire autre chose, par exemple dessiner, cuisiner, m’entraîner… On est loin des clichés du rock haha! 😉 J’ai aussi commencé à voyager plus – et d’une façon différente, car lorsque je bougeais c’était souvent pour aller faire des spectacles.

      Bref, je suis allée voir ton site, et wow! Le Lessonator a l’air très bien fait de même que Practicin! J’aurais aimé avoir ça quand je commençais 😉 Désolée de ce roman haha… Merci de me suivre! Et bonne continuation! 😀

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