Éloge de la vacuité

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Le seul arbre du désert de Judée, en Israël [été 2018] (Crédit photo: Roxane Labonté)

«La nature a horreur du vide», a dit Aristote. Quand on pense au concept de vide, on imagine le néant comme étant un espace blanc ou noir, totalement silencieux et inerte… Partout autour de nous, du «rien pentoute» d’une couleur spécifique s’étalant à perte de vue! 😮 C’est déstabilisant. Mais si nous étions, à la base, conçus pour la vacuité?

Les âmes en peine redoutent le néant. Elles veulent l’éviter à tout prix. Effrayées à la simple idée de flotter dans l’inertie du vide intersidéral, elles peuvent être tentées de le remplir de n’importe quoi. Ces êtres qui divaguent semblent vouloir s’occuper à l’infini afin d’éviter de se rencontrer en eux-mêmes. Et c’est là que ça devient un peu dangereux: frustrations, peurs, bonheurs artificiels, réconforts temporaires… Tout cela ne sert qu’à masquer ce qui est au-delà du vide apparent. On ne veut pas nécessairement voir ce qui se cache derrière. C’est bien trop étourdissant, ça nous donne le vertige, ou le goût de vomir… C’est aussi un peu comme si on marchait sur une corde raide en attrapant n’importe quoi au passage pour tenter de garder l’équilibre.

La fuite est vaine devant le reptile furtif

Mais ce vide, on le ressent toujours. Il se glisse dans les interstices les plus improbables, ondulant pernicieusement à travers les fissures du quotidien. Installé en nous quelque part entre le conscient et le subconscient, le reptile furtif et invisible finit toujours par s’infiltrer. Il nous guette constamment, en riant malicieusement… Est-il la raison pour laquelle tant de personnes cherchent à s’engourdir? En réalité, plus on le regarde, plus on s’aperçoit qu’il est inoffensif. Seule notre imagination lui prête ces pouvoirs.

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Le lieu magique des exilés [été 2018] (Crédit photo: Roxane Labonté)

Le «rien» est neutre

D’ailleurs, pourquoi le mot «vide» a-t-il une connotation aussi négative? Il a mauvaise presse comme un voleur. On veut éviter ce fantôme, être décharné et sans substance. Mais regardons de plus près. L’absence de toute chose EST quelque chose. Le vide est l’espace qui permet aux choses d’exister! Par exemple, les gratte-ciels cohabitent justement grâce à l’espace qui se situe entre eux. Les réseaux routiers doivent leur présence aux étendues sauvages, et ainsi de suite. On a besoin de noir et de blanc, de vide et de plein, de 0 et de 1… On peut avancer que le «rien» assure la perpétuation de la vie, donnant naissance à l’équilibre.

Besoin d’espace?

La prochaine fois que vous sentirez le vide s’infiltrer dans votre esprit, soyez aux aguets. Écoutez ce son discordant. Tentez de lui apposer une couleur pour le comprendre. Vous verrez alors que ce que vous ressentez n’est pas nécessairement «le vide», mais plutôt un manque de quelque chose; votre esprit a sans doute un féroce besoin d’espace! Et votre âme, celui de respirer… Cette sensation de vide intérieur nous «dit» quelque chose, nous ramène à nous-mêmes.

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Contemplation infinie dans le désert de Judée [été 2018] (Crédit photo: Roxane Labonté)

Écartelés par les horloges

Tout est accessible en un seul clic. Le monde est à nos pieds; il y a de moins en moins de frontières entre nous et le monde, et entre les pays eux-mêmes. La tête toujours penchée sur nos téléphones, nos horaires, est-ce qu’on courberait l’échine, résignés sous le poids énorme de ces soi-disant obligations? Pourquoi est-ce qu’on veut toujours être aussi occupé? Ce remplissage quasi automatique du temps nous rend obsédés, un peu comme s’il s’enfuyait dans un marathon ultime et qu’on tentait de le rattraper vainement. Plus le temps avance, plus il semble fuyant et incontrôlable. Est-ce que la peur de mourir avant d’avoir atteint nos rêves serait à l’origine de ces agendas trop remplis?

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Amour incongru [été 2018] (Crédit photo: Roxane Labonté)

Le rêve d’être éternel(le)

D’un autre côté, il existe une loi non écrite: plus on a de temps, plus on va en prendre. L’exemple de faire sa valise est très approprié à ce concept. Si celle-ci est volumineuse, on va la remplir complètement, alors que si sa taille est plus réduite, on y mettra que le nécessaire. Qu’est-ce qui nous incite à vouloir remplir ainsi l’espace vacant jusqu’à saturation? Trop d’espace (ou de temps) permet automatiquement le futile!

Même chose pour les arts: les «périmètres de sûreté» rendent le processus de création intéressant. Ces «canevas des contraintes» incitent à faire preuve de créativité, à l’intérieur d’un cadre précis. On ne s’en va pas explorer une planète dans son entièreté, on a un itinéraire. Notre animal sauvage peut ressortir à son aise, et les monstres qui sommeillent en nous sont apprivoisés plus facilement.

Le sauvage reprend toujours le dessus

Peut-être a-t-on oublié à quel point la solitude est bénéfique. Exit la peur des vastes étendues! Elles permettent d’être en face de soi; on ne peut pas fuir dans ces endroits vides. Avec eux, on peut être qui on veut, car ils ne sont rien. Ils nous donnent tout, car ils ne contiennent que dalle. Alors, de grâce, relevons la tête de nos nombreux encombrements et regardons au loin.⁣

Gloire aux terrains vagues, louange aux espaces inoccupés, hommages aux endroits vierges; c’est là que naît la vie.

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La provenance de toute chose [été 2018] (Crédit photo: Roxane Labonté)

2 Comments

    1. Merci d’avoir lu! 😃 On ne se rend pas toujours compte à quel point la solitude et le silence sont des alliés précieux.

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